Si tu savais comme je t’ai aimé

 

 

C’était la fête au village, il faisait très chaud. Nous étions le 25 juin 1984. Les habitants étaient excités ; un tierce de poneys, en fin d’après-midi, devait leur rapporter un peu d’argent. Le corso fleuri transportait une jeune reine habillée d’une robe que j’avais confectionnée avec la seule tenture que je possédais. J’avais envie de participer à cette fête pour entrevoir cette jeune reine admirée de tous. C’est certainement car j’imaginais, dans quelques années, ma fille sur ce char. Enfin le cortège traversa la rue principale. Il devait rejoindre les manèges des enfants trop attentifs à l’approche d’un pompon malmené. Les confettis distribués coloraient cet évènement et recouvraient les talus tondus par le seul cantonnier du village. Tout devait se passer sans surprise ce jour-là.

Des envies de frites-saucisse me surprenaient. Les festivités venaient seulement de commencer, la messe de 9h30 venait seulement de sonner. Neuf mois étaient passés, notre bébé s’annonçait doucement. Si mon départ de la fête me contrariait, la naissance de mon enfant, que je désirais tant, comblerait cette belle journée. Mon seul regret était, à ce moment-là, de n’avoir pas grossie pour un fils, espéré par le futur père. Il s’imposa tout de même d’assister à la naissance de notre fille ; les habitants n’auraient pas manqué de lui reprocher son manque de maturité. Mon bébé était là. Notre fille avait crié. Elle avait été attendue tout l’hiver, elle naquit en été. J’avais compensé toute l’année ce besoin d’amour que mon conjoint avait fui à l’annonce du sexe. Cela m’avait torturé. Le travail qui m’était imposé aiguisait les langues du village. Elles dénonçaient le sort qui m’était infligé ; mon faible poids en témoignait. Cette situation risquait de devenir inquiétante. Mais mon bébé me semblait définitivement être la solution ; une vraie relation d’amour dans cette vie bafouée. J’avais pourtant choisi de vivre avec lui, dans sa maison de famille, dans notre village où nous étions nés. Notre mariage avait beaucoup fait parler. Il fallait imaginer ; nous habitions l’un en face de l’autre mais étions l’un pour l’autre ce voisin qu’il nous était interdit de fréquenter. Sa famille n’était guère appréciée, mon choix était une excuse, ma solution. Je devais partir, ma majorité était confirmée. Il était facile de faire parler les curieux, cela n’était franchement pas compliqué. Treize années nous séparaient et nous manquions cruellement d’argent. Ma famille le savait et me le rappelait avec insistance. Ma vie n’était pas un exemple. Pourtant ma mère acceptait de me faire l’aumône. Mon mari, lui, n’en profitait pas, faute d’affinité. Pour pallier cette situation, mon sentiment de culpabilité m’obligea à prouver ma sincérité. Il était évident que nous allions construire une vraie famille et je n’allais pas accepter que notre fille porte le poids d’un échec, très souvent prédit par les mauvaises langues de la famille de son père. Je devais absolument convaincre le village que mon mariage était le bonheur parfait. Pourtant, une relation fragile s’était installée. Le jeune père me reprochait la naissance de notre bébé. Mon ventre, si peu remarqué par les étrangers, avait besoin d’être aimé. J’étais prête à protéger cette petite fille. Bien qu’il lui fût impossible de me gratifier avec des fleurs, le père venait me rendre visite à la maternité pour répondre aux questions des intéressés qui connaissaient notre situation. Notre fille ne devait pas déranger, son père avait de toute façon déjà informé qui voulait l’entendre qu’un garçon symboliserait sa réussite. Pourtant la naissance de la petite à 16h avait, malgré elle, ce 25 juin, donné le départ du tierce qui ne nous fut pas gagnant.

Le père fut exaucé d’un garçon une année plus tard. Mon amour ne s’en trouva pas altéré. Mes bébés profitaient de moi, tout simplement. Des années s’écoulèrent. J’essayais de compenser l’indifférence d’un père égoïste. Je profitais de mon éducation pour favoriser le bien être de notre fille, avec des activités entre elle et moi qui me semblaient être la bonne solution. Son père avait gagné ; elle ne pleurait pas, elle hurlait toujours avec des mots difficiles. Elle avait surement compris qu’il était trop occupé à gratifier son fils. Le sentiment de ne pas être aimée ne faisait qu’accroître cette différence. L’exclusivité de mon amour était un besoin pour ma fille. Son frère devenait un homme. Elle toujours à la recherche d’un père, qui n’applaudissait pas même ses spectacles d’enfants.

Notre fille refusa plus tard d’être aimée par un homme amoureux. Elle décida même de voyager pour fuir notre divorce, attendu par nos familles respectives. Elle revenait toujours accompagnée d’un tas d’idées à me faire partager. Elle semblait reprendre la place qui avait doucement été construite dans son enfance. Pour ses 30 ans, ma grande devint une maman qui mit au monde une petite fille. La petite était choyée par son père. Quand elle fut baptisée par son grand père d’un surnom de pleureuse, ma grande sembla heureuse de cette reconnaissance identitaire. La petite avait une santé fragile. Ses parents me la confièrent et elle devint, sans le savoir, le seul lien de nos conversations. Si, aujourd’hui, son choix de fêter l’anniversaire de sa fille s’accompagne d’invités triés en fonction de son patronyme, si je n’ai pas reçu d’invitation, c’est que mon nom de mère ne figurera plus dans sa vie. Et si je pleure encore tant, c’est que j’ai finalement compris que mes excès d’amour maternel n’ont jamais remplacé le manque d’amour de son père.

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